La Mauritanie malade de son militarisme?

Dernière mise à jour : 29 août

Loin de moi l’idée, comme s’amusent à le faire certaines sources d’informations ces derniers temps, de vous donner une fausse perception de notre réalité militaire. Sachez cependant, que pour des gens simples, la vue d’un uniforme suscite déjà la crainte, le respect voire la déférence.

Surtout quand comme nous, l’histoire de notre armée est liée à des expressions tribales, féodales ou coloniales. Peu connues pour leur gentillesse ou leur délicatesse avec les populations civiles.


Des gens simples qui ne demandent qu’à vivre et à prospérer en paix, en sécurité, en compagnie d’autres gens qui partagent les mêmes valeurs, la même foi.


Nous avons appris à respecter l’autorité et à croire que ceux qui nous dirigent, le font non seulement pour notre bien mais aussi dans l’intérêt de la préservation de nos valeurs, de nos modes de vie et de notre religion.


Ce qui nous pousse inexorablement à accepter tout et n’importe quoi de la part de notre armée. Car s’ils sont de bons musulmans et de bons patriotes, que pourrions-nous vraiment leur reprocher ?


L'armée est par essence le lieu de rassemblement de ceux qui peuvent et veulent tuer pour la défense des intérêts de la patrie et pour la protection de son territoire.


Ce n’est pas n’importe quelle institution dans une république.


Notre armée n’a jamais été une armée de conscription, ne s’y trouve que des gens qui veulent en être, soit parce que cela correspond à des occupations ancestrales (tribus guerrières noires africaines et maures), soit encore parce que c’est une voie de repli pour certaines catégories de la population (absence de perspectives d’emploi) et finalement peut-être parce que c’est le dernier refuge de gens qui autrement seraient des criminels dans notre société.


L’armée est une institution qui tire sa légitimité du cadre constitutionnel dans lequel elle s’inscrit, ainsi que du modèle occidental qui a codifié son agencement, sa hiérarchie, ses stratégies, ses tactiques, ses motivations, ses pouvoirs etc.


Les officiers supérieurs de notre armée vont dans des écoles où on parle plus des théories de Clausewitz et des terrains de guerre des occidentaux, que des stratégies de Khalid Ibn Walid (ra) ou de feu El Hadj Oumar Tall ou encore de Samory Touré.


Ne parlons même pas de ce que les Almoravides pourraient nous apprendre au sujet de la guerre. Ou les empires ouest-africains qui les ont précédés ?


Quand un comité militaire s’arroge le droit de suspendre la constitution, de la changer, de l’amender comme bon lui semble, avec l’aide d’un parti politique créé pour soutenir les militaires (PRDS en 1991) (UPR depuis 2009) et leur version du pouvoir civil et démocratique.


Il devient évident, que nous n’évoluons plus dans un monde rationnel, où l’on peut s’entendre sur des concepts clairs et précis et en avoir les mêmes définitions.


Les militaires Mauritaniens ont façonné un Etat qui est vidé de sa substance et de sa force principielle.


Il n’y a de place dans cet État que pour les militaires et leurs subordonnés.


La nation mauritanienne n’est plus qu’une masse qu’il faut ordonner, maintenir sous le seuil de pauvreté et dans une parfaite ignorance des choses qui la concerne.


Elle est divisée, affaiblie intellectuellement, pauvre et dans l’incapacité de réfléchir collectivement à ses problèmes.


Les élites Mauritaniennes sont perdues, elles n’agissent que dans leur intérêt personnel ou ceux de la classe dominante, elles ne font pas société.


Elles ne participent pas à la propagation d’idées ou de solutions, à la compréhension des enjeux qui affectent le pays et les populations.


Elles sont enchâssées dans des paradigmes séculaires qui les disposent dans une catégorie spéciale, les « nobliaux » et autres notables de pacotille..


Nous sommes donc littéralement pris en otage, par des régimes militaires successifs depuis 1978. Sans que vraiment, qui que ce soit dans la société civile, n’intervienne ou ne se positionne irrévocablement contre le régime militaire.


Par peur, par solidarité tribale tacite et par esprit d’opportunisme.


Ironiquement, cette prise en main du pouvoir civil par des militaires, n’a pu se concrétiser qu’à l’aune d’une « sale guerre » entamée par le premier président (civil) du pays.


Nos officiers militaires face au feu et à la laideur de la guerre, ont compris quelques réalités sur la vie et le pouvoir. Ils ne pouvaient ignorer que la guerre est à la fois un moyen de manifestation et d’emprise du pouvoir, ainsi qu’une belle occasion de s’enrichir directement.


Ils ont réalisé que dans un contexte de guerre, les militaires avaient l’avantage, non seulement du terrain mais de la morale.


C’est eux qui versent leur sang et celui de l’ennemi, c’est eux encore qui font face aux dangers.


En participant à cette guerre immonde et injuste, nos officiers ont trouvé la source et la légitimité de leur pouvoir actuel.


Ils justifièrent leur coup d'État par la volonté de mettre fin à une guerre "fratricide" et promirent voire jurèrent de rendre le pouvoir aux civils.


Ce avec quoi la majorité de la population Mauritanienne de l’époque était d’accord.


Ils ont effectivement mis fin à la guerre mais pas à leur mainmise sur le pouvoir en Mauritanie.


Je pense que les dirigeants de la Mauritanie n'aiment pas la Mauritanie, ils n’aiment pas les Mauritaniens. Ils veulent posséder le pouvoir de diriger, ils veulent faire main basse sur les richesses de ce pays, ils veulent perpétuer le vol qu’ils exercent actuellement par celui de leur progéniture dans le futur.


Ils ont les ambitions des gens de leur classe, les petits parvenus.


Ils ne trouvent rien à redire au fait de laisser des millions de leurs concitoyens dans la même situation que leurs propres grands-parents (il y a 60 ans).


Sans protection sociale, sans eau, sans électricité, sans soin, sans emploi et sans éducation.


Je ne saurais qualifier autrement que comme criminels, des gens qui en laissent mourir d’autres dont ils sont légalement responsables, de faim. Tout en mendiant des prêts, en encaissant des dons et autres prébendes, en leur nom.


Ce sont des actions criminelles, il n’y a pas d’autres manières de décrire cela.


Chaque fois que l’Etat Mauritanien s’adresse à son peuple, c’est pour lui exiger des choses qu’il a été incapable de lui fournir. Des papiers d’état civil ? Par Dieu, n’était-ce pas votre travail d’enregistrer les naissances dans ce pays depuis votre prise de pouvoir ?


Votre incompétence ne doit en aucun cas pénaliser une seule personne vivant en Mauritanie.

C’est vous qui étiez en charge de l’authenticité des documents officiels, des recensements, des permis de conduire, de tout.


C’est votre échec lamentable de gestion qui nous conduit dans toutes ces aberrations administratives, que vous voulez en plus faire payer aux Mauritaniens.


Nous en avons assez de cette situation. Nous en avons assez de vous et du contrôle néfaste que vous exercez sur nos vies, notre avenir et sur l’organisation du pays.

Nous ne nous sentons pas représentés par vous, ni via vos personnes ni via vos décisions politiques.


Notre pays est en retard sur tous les sujets. Même aidé par des hauts-fonctionnaires et autres « sachants en location » durant ces 40 dernières années, les militaires et leurs affidés ont quand même brillé par leurs échecs.


Une gestion incompréhensible des affaires de la nation dans une lecture sur le long terme, une opacité dans la conduite des affaires de l’Etat et un mutisme complet sur les résultats du pays, afin de couvrir hâtivement la corruption institutionnalisée.


Les militaires ont une matrice idéologique déficiente, parce que démentie par l’histoire, la science et la religion.


Le nationalisme qui s’est développé en Mauritanie entre les années 1960 et 1991, notamment dans les forces armées, était de nature honteusement ethnique.


« Le nationalisme arabe-panarabe et le nationalisme africain-panafricain. »


La nature de ces idéologies, par le processus de singularisation des groupes humains qu’il invoque, est tout simplement impropre à gouverner un pays comme la Mauritanie.


D’ailleurs, la confrontation de ces idéologies n’a pas tardé à se concrétiser au cœur de notre armée nationale.


La « victoire » comme nous le savons, fut remportée par le groupe des nationalistes arabes.


Je pense profondément, que l’une et l’autre de ces idéologies d’inspiration ethnique sont mauvaises pour la Mauritanie mais seulement l’une d’entre elles a été à l'œuvre concrètement.


Les militaires ont manifestement ruiné notre pays, ont divisé les populations en commettant des crimes sur une partie d’entre elles et s'apprêtent maintenant à nous vendre à des alliances, qui vont mettre en péril la conservation pure et simple de notre territoire.


Les militaires Mauritaniens doivent à la population et à la patrie Mauritanienne, dans un dernier sursaut de conscience, de se saborder pour se remettre entre les mains du pouvoir civil, avant que le mal instillé par eux dans notre corps social, ne devienne incurable.


Discutons à présent de la réalité militaire de notre pays. Elle est à des années lumières de celle que nous pouvons imaginer, ou de l’image que les militaires souhaitent en donner.


Partons du terrain, notre pays fait deux fois la superficie de la France.

Nous avons plus de 700 km de côtes maritimes. Les populations sont concentrées dans les zones que nous connaissons, où les services de base sont maigrement présents.


Nous avons une armée de quinze à vingt mille individus, dont la majorité ont une rémunération qui suggère l’hilarité.


Nous avons 3 frontières maritimes, avec le Sénégal, le Sahara occidental et le Cap-Vert et moins de 1000 marins pour patrouiller nos 234.000 km 2 de zone économique exclusive maritime.


Je ne saurais vous dire le nombre exact de gardes de côtes en Mauritanie, car cette information est difficile à obtenir et que très certainement il s’agit d’un tout petit contingent.


Nous avons 4 frontières terrestre, avec le Sénégal, le Mali, l’Algérie et le Sahara occidental (contrôlé comme vous le savez par le royaume du Maroc).


Je vous invite à vous informer sur la distance à couvrir pour sécuriser les frontières en question et à faire un petit calcul sur la consommation de carburant éventuel que cela peut engendrer.


La sécurité est une illusion. Cependant, connaître son territoire sur le bout des doigts et les moyens à sa disposition permettent d’anticiper, de prévenir, de dissuader et d’intervenir.


Les dispositifs militaires qui sont à l'œuvre en Mauritanie, ne sont pas rassurants, ils ne correspondent tout simplement en rien aux dépenses qui ont été consenties aux forces armées et de sécurité ces 40 dernières années.


C’est bien entendu du détournement de fonds qui a été opéré par les officiers supérieurs des différents comités militaires qui se sont accaparé le pouvoir sur une génération entière.


En définitive, si notre pays était attaqué par plusieurs groupes de mercenaires/terroristes en même temps, venant de plusieurs directions, où croyez-vous que les soldats seraient déployés sur le territoire en priorité ?


Autre scénario plus effrayant encore, celui d’une armée régulière d’un pays de la région, ayant des velléités expansionnistes, des alliés puissants et fort accommodants en matière de violation des frontières, de changement de régime et de colonisation des territoires.


Pire encore, que ferions-nous devant une menace comme celle qu’ont affronté les Irakiens, les Syriens, les Afghans, les Libyens, les Maliens, les Burkinabés, les Ivoiriens ?


Si nous parlons maintenant de l’équipement, du matériel, des véhicules, des réserves de carburant, des routes de ravitaillement, de la couverture aérienne, des armes, des munitions, des moyens de collecte de renseignements.


Parlons de cela en détail et nous ne pourrons plus dormir sur nos deux oreilles la nuit.


Je ne le ferais donc pas.


Néanmoins, les informations en question sont disponibles sur internet et dans des livres spécialisés sur le sujet.


Donc, l’argument qui voudrait que notre armée soit en mesure de nous protéger est faible et irréaliste face aux données que nous possédons.


Après un tel constat catastrophique, viennent immédiatement à l’esprit diverses inquiétudes, que je vais vous soumettre ici.


L’armée que je viens de vous décrire, peut-elle être considérée comme patriotique ?


Croyez-vous honnêtement, qu’une telle armée, dans un contexte d’invasion ou d’occupation de notre territoire par n’importe quel ennemi, saurait nous défendre ou songerait même à le faire ?


Parlons de l’exemplarité, qu’est-ce que nos soldats ont-ils bien pu apprendre de leur commandement au cours des 30 dernières années ? L’honneur ? La justice ? La fraternité ? Ou le vol ? Le mensonge ? La cruauté et l’impunité ?


Des exceptions vous en trouverez, il y en a toujours. J’en connais moi-même. Ce n'est pas la question.


L’armée reste néanmoins une sorte de secte où l’esprit de corps est cultivé.

Ce n’est pas un environnement où la différence est encouragée et c’est la hiérarchie qui en façonne la culture dominante.


Or, l’armée Mauritanienne n’a pas des siècles d’histoire sur lesquels se retourner pour en comprendre les valeurs et du même coup définir sa vraie place dans la société Mauritanienne.


C’est une construction moderne, héritée du concept théorique, politique et historique de l’Etat-Nation. Notre armée n’est pas issue d’une armée de libération, ce n’est pas l’amalgame de plusieurs traditions guerrières nées de l’histoire de nos peuples.


C’est juste une institution, qui n’existe que pour manifester et maintenir symboliquement notre souveraineté sur notre territoire.


Ce vide sidéral existentiel est sans doute à l’origine de la volonté de nos officiers supérieurs de s’octroyer des titres qu’ils n’ont évidemment pas mérité.


Vous pouvez bien vous dire généraux, amiraux et tout le reste, nous savons bien au fond que quand vous rencontrez vos homologues étrangers, vous ne devez pas en mener large.


Ce petit cirque d’honneurs et de médailles rempli en psychologie, une fonction de compensation.


Devant tant de médiocrité, est-il utile de se demander ce que pouvaient bien faire nos hommes et femmes politiques pendant ce temps, pour défendre l’intérêt général ou le bien commun ?


Ils étaient les complices tacites de ce système, au moins depuis 1991.


Car à moins d’admettre avoir été à court d’idées, de relais efficaces dans la société, de méthodes pour conquérir de la marge de manœuvre politique, de moyens pour atteindre des objectifs clairs, leur déconnexion d’avec les intérêts et les besoins de la population est inexplicable.


Pire, nous avions l’occasion politique de nous débarrasser des militaires en 2005 et en 2008, ou au moins de négocier leurs nouvelles attributions au sein d’une nouvelle architecture étatique et de la confirmer dans une nouvelle constitution.


À quoi ont joué nos hommes et femmes politiques durant ces deux grandes occasions ?


Être la caution des militaires.


Au coup d'état de 2005, ils étaient presque en train de les remercier d’avoir opérer un coup d’état « rectificateur ». En 2008, suite à un autre coup-d’état, les militaires avaient tellement la pression des occidentaux ou de la communauté internationale, que notre classe politique qui se place à l’opposition avait toutes les cartes en main pour affaiblir le pouvoir de l’armée.


Elle n’en a rien fait.


Pas parce que nos hommes et femmes politiques sont bêtes ou stupides mais par choix délibéré.


Parce qu’il est plus confortable d’être dans une posture de fausse impuissance face à des militaires, que d’assumer un vrai rapport de force avec eux et s'assurer une position de leadership, face à des populations dont les revendications et les attentes sont multiples.


Je terminerais ce trop long article, par la jeunesse Mauritanienne.


Le tout est de savoir à laquelle on s'adresse.


Celle qui avait 18 ans en 1978 ? Qui en a 62 ans aujourd'hui ? Celle qui avait 18 ans en 1991 ? Qui en a presque 50 ans aujourd'hui ? Celle qui avait 18 ans en 2005 ? Qui en a 35 ans aujourd'hui ?


Ces jeunesses qui se sont suivies, côtoyées et qui se sont même engendrées les unes les autres, c'est les Mauritaniens. C'est nos parents et nous mêmes. Nous sommes cette masse critique qui pouvait et devait faire avancer le pays.


C'est un échec sur toute la lignée, si je puis dire.


Nayra Cimper

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